Feu & Sang – Introduction
Fredonnant un air joyeux, la jeune femme attaqua l’ascension du talus. Ses cheveux blonds ondulaient sur ses épaules, semblant accompagner la mélodie au rythme de ses pas. Elle avançait pieds nus dans l’herbe. Une légère brise souffla et s’insinua dans ses vêtements, la faisant frissonner. Elle resserra contre elle sa fine robe blanche, mais laissa toutefois ses épaules et ses longues jambes exposées aux rayons du soleil couchant. Lorsqu’elle parvint au sommet de la colline, elle pivota, tournant le dos à l’édifice.
Souriante, elle embrassa du regard le paysage dessiné sous ses yeux. Les rayons orangés striaient le ciel coloré alors que la journée touchait à sa fin. Les feuillages apparaissaient ambrés, s’étendant du Nord au Sud. Ils se reflétaient en une longue ligne de feu sur toute la longueur du fleuve. Et, à quelques kilomètres à l’Ouest, se profilaient les quelques tours de la ville, dépassant les cimes des arbres les plus anciens. Les routes commerciales de la cité, dont l’unique raison d’exister était sa position stratégique, passaient toutes loin de cet endroit. Nichée au cœur de la forêt, Grissenwald permettait aux commerçants de Nuln comme ceux venant des duchés d’aller soit vers le cœur de l’Empire, soit vers le Nord, avec sa capitale et ses grands ports. De plus, elle était nichée là où la Grissen se jetait dans le Reik, idéale pour le transport fluvial. Grissenwald était un nœud commercial.
Mais ce n’était ni ce magnifique paysage ni ces avantages géographiques de la cité qui faisait sourire la jeune femme. Elle se retourna et contempla les sculptures à moitiés effacées. Malgré le passage de nombreux hivers, on pouvait encore y voir des silhouettes alignées face à une personne plus haute de stature. Des cavaliers de profil levaient haut leurs étendards, ainsi que nombre de phrases à présent illisibles, qu’elle ne songea pas un instant à déchiffrer.
Reprenant sa mélodie à mi-voix, elle pénétra dans le vieil édifice dont nulle porte n’empêchait l’accès. Elle descendit une volée de marches et s’arrêta à une grille rouillée pendant sur ses gonds. D’un geste distrait, elle l’écarta dans un grincement aigu dérangeant au passage plusieurs araignées ayant tissées leurs toiles ici. Puis descendit le colimaçon dont elle devait empêcher l’accès. Chacun de ses pas soulevaient des volutes de poussière, des insectes aveugles détalant rapidement, dérangés par son passage. Sans cesser de fredonner sa mélodie, elle avançait dans les profondeurs, à présent plongée dans le noir complet. Les marches devinrent glissantes et visqueuses sous ses pieds, la paroi humide et couverte de mousses humides et nauséabondes. Elle percevait autour d’elle le son régulier d’une goutte rebondissant sur la pierre, les couinements de quelques rongeurs affolés, ainsi que l’air de plus en plus pesant et immobile des souterrains. Plus l’écho régulier de ses pas et de sa chanson.
- Si j’t’dis qu’elle est entrée là -d’dans, déclara le plus grand des deux garçons.
Le visage couvert de boutons d’acné, il souriait de toutes ses dents à son compère.
- Regarde, pour sortir elle s’ra obligée d’passer par là , on va s’éclater ! l’encouragea-t-il.
L’autre pouffa de rire, tandis qu’il évoquait ses pensées d’un mouvement de hanches. Les deux adolescents affichaient à peine la quinzaine.
- Y’ va faire sombre là -dedans, fit-il remarquer en reprenant son sérieux.
- C’est qu’une fille, déclara l’autre. Elle aurait une pétoche pas possible seule dans l’noir, elle a forcément une torche.
- Oui mais moi j’ai pas envie d’aller dans l’noir. Reste là , j’vais chercher des branches, déclara-t-il en lui montrant son briquet.
Quelques minutes plus tard, tous deux pénétraient dans le bâtiment à leur tour.
- Combien de fois tu dis qu’il l’a fait ton frère ?
- Boarf une bonne dizaine. Elles adorent ça, t’en fait pas. Et même si elle le dit en ville, comme y’ dit mon frangin, des gosses y’en a des dizaines et des dizaines.
Cependant, leur assurance décroissait au fil des minutes. Ils arrivèrent au portillon ouvert, et brandirent leurs torches au-dessus de l’escalier. Les empreintes de pas étaient amplement visibles ici, dessinées dans l’épaisse couche de poussière.
Le plus petit des deux poussa un cri soudain, qui fit sursauter son ami.
- Quoi qu’est-ce qu’y a ?
- Une araignée m’est tombée dessus, geignit-il en se secouant les cheveux avec énergie.
L’autre se moqua, avant que son rire ne cesse rapidement. Lui aussi n’était pas rassuré.
- Aller vient. On va lui montrer ce que c’est que des hommes, tenta-t-il d’encourager son compagnon.
L’autre faisait la moue. Ils commencèrent leur descente incertaine.
- Mais qu’est-ce qu’elle est venue faire ici ? déclara le plus petit peu après, brisant finalement le silence d’une voix tremblante.
L’autre ne lui répondit pas. Les genoux tremblants, ils descendaient lentement, prenant garde à ne pas glisser sur les marches irrégulière et recouvertes de mousses. Leurs torches dessinaient des ombres mouvantes sur la paroi, recouvertes de dégoulinures visqueuses dont il valait mieux ignorer l’origine. Le son régulier des gouttes s’écrasant ne parvenait plus à masquer leurs respirations se faisant plus rapides.
- On remontera en haut pour le faire hein ? osa-t-il demander.
L’autre approuva d’un hochement de tête, avalant sa salive. Son front était humide d’une sueur glacée.
Tous deux parvinrent enfin au pied du colimaçon. L’air empestait la moisissure et le renfermé. Ils pataugeaient dans une boue s’accrochant à chacun de leurs pas, produisant un bruit de succion dès qu’ils levaient les pieds. Ils échangèrent un regard avant de franchir une nouvelle grille. Les empreintes de pas de la fille, incrustés dans la terre entre deux flaques de liquide trouble, se poursuivaient au-delà . Les deux voyous avaient à présent oubliés toutes idées de viol, écrasés par l’atmosphère lugubre des lieux.
Ils poursuivirent néanmoins leur avancée souterraine.
- Ma maman va encore crier parce que j’ai salit mes chaussures…
Contrairement à son habitude, l’autre ne se moqua pas de son compagnon. Il venait de remarquer que s’ils poursuivaient trop leur exploration, ils devraient probablement remonter dans le noir. Pensée qui ne l’enchantait guère.
- Mais où est-ce qu’elle va cette garce, lâcha-t-il à voix basse. Et qu’est-ce qu’elle vient faire dans un endroit pareil ?
- Et nous qu’est-ce qu’on vient faire ici ? Renchérit le moins grand d’une voix aiguë.
Ils débouchèrent finalement sur une salle circulaire où des poussières voletaient, éclairées par deux torches. Celle-ci donnait sur trois autres corridors obscurs et emplis de toiles blanches. Entre chacune, se tenait des corps, allongés dans des alcôves incrustées dans les parois.
- Je veux remonter, je veux remonter, je veux remonter !
- Attends, gronda le plus grand, attiré par le cadavre le plus proche.
La bouche ouverte, il se pencha au-dessus du mort en levant sa torche, fasciné. Jamais l’adolescent n’aurait crût qu’un mort puisse avoir cet aspect. Il était étendu là depuis si longtemps, bras croisé sur le torse, que la peau n’était plus que poussière où fuyaient quelques insectes. Le tissu avec lequel il avait été vêtu se confondait à présent avec les toiles d’araignées le couvrant. Ses orbites, vides, scrutaient la pierre du dessus, sur-lequel était étendu un autre squelette parcheminé.
Un hoquet de son ami le fit sursauter. Il s’apprêta à lui lancer un regard noir, quand il en entendit la raison. Le raclement de pas lents provenait du couloir central, approchant. Tous deux avaient les yeux rivés dans cette direction, les torches diminuant progressivement. A chaque pas, des craquements résonnaient dans le corridor, accompagnés de cliquetis et grincements métalliques.
Sous leurs regards ébahis, une personne enfoncée dans une cotte de maille rongée par la rouille s’avança d’un pas trainant. Éclairé par les torches, ils réalisèrent leur méprise. Aucuns globes ne siégeaient dans les orbites de la créature. A chacun de ses pas, la peau fragile se craquelait sur ses os saillants. La mâchoire dépourvue de lèvres et décrochée d’un côté, il poussait un hurlement silencieux tout en les désignant d’une épée brisée à mi- longueur.
Le moins grand trébucha en arrière, n’arrivant pas articuler le moindre mot. Sa torche roula dans une flaque avant de s’éteindre en sifflant. Pétrifié, l’autre senti son pantalon s’humidifier comme le squelette en armure avançait vers eux telle une marionnette, manquant de s’effondrer à chacun des pas accompagné d’une succion boueuse. Il leva son arme tenue par une main faite uniquement d’os et tendons, continuant d’avancer. Terrifié par cette vision de cauchemar, il n’entendit pas les frémissements provenant de l’alcôve où il était adossé. Tous deux ne commencèrent à hurler qu’une fois plongés dans l’obscurité.