Feu & Sang – Chapitre 3
D’un geste lent, il déposa une pièce dorée sur la table de chevet. Un sourire triste au visage, il contempla le couple endormi. Elle s’appelait Roxanne et lui Romuald. Il était originaire de cette ville, Grissenwald, mais elle venait d’un hameau niché aux bords des montagnes. Elle avait quitté la ville voilà trois ans pour s’installer avec lui. Lui était coursier et l’avait rencontré en venant porter une lettre à son père. Il en avait largement assez vu pour savoir qu’ils seraient bientôt parents.
Leur souffle était bien plus faible qu’à son arrivée, mais ils respiraient encore. Il avait été le plus délicat possible et ce malgré sa dangereuse soif de meurtre. Leur vie, aussi bien physique qu’intime, défilait dans son esprit. En quelques minutes, il connaissait aussi bien la région que les deux amants. Il fit un pas en retrait, les mains agitées de tremblements légers. Il secoua la tête, tachant de résister à l’appel insistant de leurs deux cœurs encore battants. Car oui, tous deux étaient vivants. Aussi souvent que possible, il laissait vivre ses victimes.
Il y a plusieurs siècles de cela, il avait fini par comprendre qu’il ne pourrait jamais se débarrasser de cette soif. Aussi, ses convictions et celle de son mentor coulant dans ses veines, il avait décidé que nulle vie humaine ne devrait être sacrifiée. Personne ne devrait souffrir de son état, qu’il considérait comme une maladie à laquelle ils cherchaient désespérément un remède. Et il y a six siècles, son mentor avait fini par trouver. Il avait jeté de son repaire un immense dragon, exsangue, puis s’était redressé l’arme au poing. Il avait hurlé durant de longues minutes cette délivrance, cette joie qui l’imprégnait à présent. Il c’était gorgé de tant d’énergie, volée au béhémot, qu’il avait guérit
Aujourd’hui, Manesh’k ne désirait rien tant que l’imiter. Il bondit par la fenêtre ouverte et s’élança dans les ruelles, repus pour un temps. Roxanne et Romuald auraient une bonne gueule de bois demain. Il haussa les épaules. L’or qu’il leur avait laissé compenserait largement les deux jours d’absences de Romuald à son poste. L’échange était équitable. Il devait à présent tenter d’oublier les souvenirs qu’il leur avait volé. La courbe des hanches que Roxanne lui exposait avec un sourire malicieux s’imposa quelques secondes parmi ses pensées. Il eu un sourire résigné en songeant que cela s’avérerait compliqué.
Les plaques de son épaisse armure glissaient sans bruits alors qu’il filait sous la nuit. Avec la détente d’un félin, il sauta sur la corniche d’un proche bâtiment, avant de rebondir à son sommet d’un pas léger malgré son poids important. Relevant le fourreau, il s’assit en tailleur et ne prononça pas un mot.
Plusieurs créatures voletaient autour de ses bras levés. Hiboux, corbeaux et chauves-souris tourbillonnaient autour de l’individu en cuirasse plus légère. Ils se posaient sur ses bras et lachaient un cri aigu ou croassement de temps à autre. Après quelques minutes de ce ballet, ils se posèrent tous, sur ses épaules ou son armure, ou bien sur des tuiles le plus près possible de lui. Il tourna son regard lumineux vers un Manesh’k immobile, attentif.
- Il n’est pas seul, déclara simplement l’autre vampire, son regard absent sautant de rapace en chauve-souris. Ils le voient quelques fois, mais se sont surtout ses deux apprentis qui sortent de leur antre. Une fille et un homme. Elle arrive à lever de très anciens corps qu’elle dissimule dans les cryptes oubliés cachées dans les bois. Lui semble moins doué. En revanche… son visage et son odeur est rarement la même.
- Qu’est-ce que cela signifie ? interrompit un troisième vampire en armure en surgissant à leurs côtés, suivi d’un quatrième.
- Les vents sont altérés, répondit-il énigmatiquement. Il y a d’autres magies à l’œuvre ici.
Manesh’k hocha la tête. Il allait prendre la parole quand l’autre repris.
- Nous ne sommes pas les seuls étrangers. De nouveaux soldats sont arrivés il y a peu. Un sigmarite ainsi qu’un sorcier d’Altdorf sont ici. Ils ont patrouillés toute la journée dans la ville, les bois et les égouts. Mais ils ne doivent pas être au courant de notre présence, même si le sorcier est passé très près durant la journée.
Brusquement, tous les oiseaux et autres volatiles s’envolèrent en un chaos de plumes et de fourrure, pétillant avec colère. Les quatre vampires avaient également ressentis l’intrusion, alors que les animaux finissaient de se disperser.
Tous se tournèrent dans la même direction, où l’air se brouilla soudain, avant que l’onde ne disparaisse.
- C’est un rejeton de W’Soran, en déduisit l’un des vampires en armure, tourné dans la direction où le revenant avait fui.
- Dans ce cas ce cadavre ambulant ne quittera pas la cité, cracha le second avec colère.
- Ici, déclara frère Brandit en passant devant le bâtiment à l’allure anodine.
Tenant son marteau à main nue, il s’approcha de la porte et frappa sans hésiter. On lui ouvrit après plusieurs minutes d’attentes. Un demi-visage très maquillé leur apparu dans l’interstice que permettait la chaîne de sécurité. La femme les détailla d’un œil inquisiteur, sans prononcer un mot.
- Bonsoir, déclara simplement le prêtre. Nous…
- Qu’est-ce qu’un eunuque vient faire devant mon établissement, le devança-t-elle d’un ton acide.
- Nous recherchons actuellement quatre femmes disparues, déclara John qui s’avança tout sourire en retirant son chapeau. Nous sommes inquiets à leur sujet et cherchons tous les indices qui pourraient nous ramener à elles.
- Vous, entrez, ordonna-t-elle en continuant de surveiller le religieux du coin de l’œil. Les autres vous attendez.
Tous les trois acquiescèrent.
- Tu es sûr de toi ? murmura John au prêtre.
Pour toute réponse, il lui tendit l’arme que le répurgateur effleura. Il pouvait en sentir la douce chaleur à travers le cuir de son gant. Il fit la grimace. La dernière fois que son marteau avait autant chauffé, c’était il y a plusieurs années. Chez un vieillard terrifié par sa dernière heure qui avait fini en abomination pustuleuse…
Il roula du poignet avec un cliquetis étouffé par son manteau alors qu’il entrait en souriant. Le chapeau dans l’autre main, il balaya les lieux d’un regard alerte tandis que la porte se reffermait derrière lui. Tapis épais, velours à profusions et voiles dissimulant nombre d’issues. Il détestait ce genre de lieux où des dizaines d’ennemis n’avaient que l’embarra du choix pour trouver de bonnes cachettes.
Dissimulant sa nervosité derrière un sourire chaleureux, il constata qu’une fois le visage de la femme correctement éclairé, celle-ci avait les larmes aux yeux.
- Qui êtes-vous et que venez-vous chercher dans mon établissement ? le questionna-t-elle d’une voix défaillante.
- Mon nom est John. J’arrive de Nuln pour retrouver plusieurs personnes disparues qui…
Il n’eut le temps de finir sa phrase, la femme s’écroulant sur lui, les joues inondées de larmes.
- Je ne sais pas ce qu’il m’a pris, sanglota-t-elle aussitôt alors qu’il s’efforçait d’écarter son bras apparemment libre. Nous ne recevons jamais avant midi ou en extérieur, mais… il a dit que son maître… et j’ai accepté !
Elle plongea son visage contre lui et éclata de sanglots, ses paroles dérivant en un flot incompréhensible. John soupira, tournant à nouveau le poignet dans un cliquetis discret. Il lui posa la main sur le dos.
- Madame, je vous jure de faire tout ce que je pourrais pour vous aider, déclara-t-il d’une voix dure qui la fit un instant cesser de pleurer. Mais pour cela, vous devez nous raconter tout ce qu’il s’est passé ici.
- Vous dites n’avoir qu’un souvenir imprécis de ce qu’il s’est passé après qu’il ait posé la main sur votre épaule ? déclara John environ une heure plus tard, alors que Leon n’en finissait plus de noircir son calepin.
Elle hocha timidement la tête. Ses joues étaient noires de maquillage à force de les essuyer, ce qui aurait pu être comique dans une autre situation : le kidnappeur avait bien refrappé malgré les patrouilles de Rechald.
- Sans vouloir paraître grossier, pouvez-vous retirer le foulard qui entoure votre cou, nous montrer votre épaule nue ? demanda l’homme au chapeau.
Elle fronça les sourcils.
- C’est la peau à l’endroit où l’homme a posé la main sur vous que je veux voir, la rassura-t-il avec un nouveau sourire.
Le prêtre leva les yeux au ciel, exaspéré à la fois par le comportement de cette femme et la facilité avec laquelle elle était manipulable. Nul besoin de dons, songea-t-il alors qu’elle s’exécutait et que le rouge lui montait aux joues. Elle semblait prête à faire n’imp… Ses pensées s’interrompirent brusquement lorsqu’il vit son épaule. Elle-même hoqueta en en la voyant. De minces filaments sombres couraient sous l’épiderme, tous reliés par un poinçon de sang coagulé, semblable à un flocon obscur tatoué sous sa peau.
Le visage dur, John retira son chapeau et se pencha sur la marque, tenant fermement le bras de la femme. Leon, les yeux écarquillés, se leva afin de mieux voir.
- Qu…qu’est-ce que c’est que… ça ! Balbutia-t-elle, son regard allant de John à Frère Brandit, en passant par l’apprenti. Enlevez le moi, retirez…
- Silence ! Aboya le prêtre d’une voix de stentor.
Elle poussa un glapissement, mais obéit avec une mine déconfite. John la guida rapidement jusqu’au plus proche fauteuil où il l’obligea à s’asseoir. Sage précaution car elle blêmissait à vue d’œil, sur le point de défaillir.
- As-tu une idée de quoi il s’agit, demanda Frère Brandit à mi-voix, lui et le répurgateur s’étant légèrement reculés, laissant la femme secouée aux soins de Léon.
- J’en ai bien une petite idée, mais elle n’a rien à voir avec un nécromant, répondit-il sombrement, se passant la main dans les cheveux. La chose qui l’a piqué lui a administré quelque chose, qui est sûrement le pourquoi de sa coopération avec notre homme. Une substance qui aurait altéré son jugement. Une drogue peut-être.
Frère Brandit digéra l’information.
- Une personne qui s’amuse à terrifier la population avec de l’équipement chirurgical ?
- Possible. Mais jamais je n’ai entendu parler d’un tel poison ou d’une marque similaire. Il faudra tenir cette femme à l’œil et voir si ce genre de choses à déjà été évoqué à Grissenwald. A présent partons, nous ne découvrirons rien de plus cette nuit.
- C’est ici qu’ils ont vu l’homme pour la dernière fois. Il y a fait entrer quatre femmes en deux fois aujourd’hui.
Les quatre mort-vivants étaient toujours perchés sur un toit et faisaient face au bâtiment collé aux maisons voisines. Celle-ci ne se démarquait en rien des autres. Si ce n’est que chacun percevait le vide qui y régnait. Nul cœur ne résonnait dans la demeure.
- Il est ressorti ? interrogea l’un d’eux.
- Non. Il doit y avoir une issue secrète, répondit-il.
Tous les quatre restèrent silencieux quelques minutes, observant en silence la ruelle et le bâtiment obscur.
- Mène nous chez la fille, déclara finalement Manesh’k.
Frère Brandit faillit en lâcher son arme lorsqu’elle s’embrasa d’une lumière intérieure. Bouche-bé, il contemplait son marteau de guerre à présent de couleur orangée. La chaleur diffusée était sans précédents. Interdit, John lui aussi ne le lâchait pas des yeux. Jamais ils n’avaient vu une relique de Sigmar se manifester avec autant d’intensité. Intensité qui était liée au mal que percevait le marteau.
- C’est… c’est impossible, bégaya Leon.
Aucun des deux adultes n’osa le contredire. Éclairant la ruelle de sa lueur radiante, leur situation leur semblait presque irréelle.
- Jamais un nécromant ne pourrait représenter une telle menace, murmura John, dissimulant son trouble derrière un masque de marbre.
Le prêtre acquiesça, alors qu’il sentait l’arme devenir de plus en plus chaude !
- Quoi que ce soit ça approche !
A peine avait-il terminé sa phrase qu’un concert de croassements, hululements et vrombissement d’ailes battantes venus du ciel leur fit lever les yeux. Sous le couvert d’un véritable nuage de volatiles nocturnes, plusieurs ombres bondirent lestement au-dessus d’eux, d’un toit à l’autre.
- Il ne faut pas les perdre ! s’écria John, tirant ses compagnons de leur torpeur.
Il s’élança dans une première ruelle, son manteau claquant derrière lui. Déjà le marteau se faisait moins lumineux, retombant de son soudain éclat incandescent à l’éclat terne du métal polit. Quelles étaient ces créatures pour provoquer une telle réaction ? Jamais son propre mentor n’avait probablement été témoin d’une chose pareille !
Ils coururent plusieurs minutes dans le dédale de rues qu’était Grissenwald, guidés par les oiseaux et la lueur déclinante de l’arme. L’écho de leur course résonnait lorsqu’ils passaient sur une des rares portions pavée ou glissaient dans des flaques boueuses. Plusieurs mendiants détalèrent à leur passage alors qu’ils renversaient quelques tonneaux leurs faisant obstacle ou coupaient par les jardins de petites propriétés.
Ils déboulèrent d’une ruelle étroite dans une avenue plus importante, l’émanation du marteau regagnant en intensité. Tout les trois repérèrent rapidement leurs cibles grâce à la profusion d’oiseaux les entourant. Les dites cibles firent de même, ayant évidement remarqué l’arme semblant portée à incandescence, jetant un voile orangé sur la façade la plus proche. Quatre ombres se dressèrent depuis leur promontoire, se sachant découvertes, et toisèrent ces trois arrogants humains les ayant pistés à travers la ville. Les pupilles rouge grenat étincelant dans l’obscurité pétrifièrent le répurgateur et ses compagnons. Les deux camps restèrent ainsi quelques longues secondes à s’observer. La mélodie sourde de leurs cœurs éprouvés par la course-poursuite et l’angoisse soudaine pulsait délicieusement aux oreilles des quatre créatures. Sans s’être concertés, ils pivotèrent et bondirent de l’autre côté de leur bâtiment, disparaissant dans la nuit. Aucun des trois humains n’osa s’engager dans leur sillage.