Feu & Sang – Chapitre 6
Cela… N’a aucun sens, se plaignit Tristofan, visiblement tout aussi perturbé. - Pas étonnant que cette ville souffre autant, déclara Brandit en s’avançant.
Son marteau, éclairant chacun de ses pas, attira aussitôt l’attention des deux belligérants.
- Votre présence ici est une insulte aux habitants de cette ville, votre existence aux efforts qu’ils font chaque jour !
Le démon feula de plus belle, sa longue langue fouettant l’air en direction du prêtre. Le mort-vivant quant à lui eu une réaction qui fit sourciller le répurgateur. Il s’écarta sur le côté, sans perdre la créature des yeux un seul instant. Tentait-il de chercher une échappatoire à sa position délicate, coincé entre eux et l’enfant écarlate ? Où y avait-il autre chose ? Son comportement ne trahissait aucune crainte à leur égard. Toute son attention était dirigée sur son ennemi.
- Brandit écartez-vous, je vais les réduire en cendre !
- Non ! S’écria John alors que le sorcier lâchait un déluge de flammes dans la ruelle.
La chaleur engendrée par la déflagration les fit tressaillir. Alors que la mort embrasait le passage en ronflant, leur cachant les deux ennemis, le répurgateur ne put s’empêcher de pester.
- Tisseron ! Qu’avez-vous fait !
Les deux vampires dévalaient déjà les pavés d’une rue parallèle. Ils fuyaient l’incendie que le mage aurait tôt fait d’éteindre, tandis que Manesh’k se remettait de ses émotions, la cuirasse fumante.
- Gilnash est encore là-dessous il faut qu’on aille le chercher avant qu’il ne tombe nez à nez avec cette saleté.
Il ne s’était pas fait d’illusion, sa fuite était inévitable. Elle n’avait aucune chance de défaire quelqu’un comme lui avec ces squelettes aux os craquants. Il prit calmement le temps d’examiner les corps brisés. Les conduits environnants en étaient désormais jonchés. Aucun nécromancien sain d’esprit ne tenterait de relever ces tas d’ossements brisés. A l’odeur, la poussière dégagée mais aussi l’énergie dépensée pour les animer, Gilnash devina qu’il ne s’agissait pas des dépouilles de simples villageois, de défunts d’une guerre lointaine ou d’un vieux cimetière redoutés par les plus superstitieux, et à juste titre. Non… ces ossements provenaient de générations bien plus anciennes que seules des cryptes oubliées auraient pu abriter. Des hommes parmi les bâtisseurs de l’empire, voire vraisemblablement beaucoup plus loin.
- Ce nécrarque aurait-il pour père cette pourriture de W’Soran elle-même ou l’un de ces fils dans la non-vie ?
Un frisson le parcouru soudain, le tirant de ses réflexions. Les vents invisibles tourbillonnaient vers lui avec une violence qui ne lui laissa aucun doute sur son origine.
- Manesh’k qu’est-ce que tu as foutu ? s’interrogea-t-il alors que l’ombre accrochée au plafond tournait son regard incandescent vers lui.
Les deux vampires déboulèrent à l’intersection, lames au clair. Ils balayèrent un instant la zone, les esquilles craquants sous leurs bottes.
- Gilnash ! s’écria le premier en le voyant étendu au sol, immobile.
- Il est…
- Juste inconscient, répondit-il en le chargeant sur son épaule sans peine apparente.
Manesh’k soupira de soulagement. Leur compagnon avait visiblement croisé le Sanguinaire, mais pour une raison leur échappant, celui-ci ne lui avait pas fait de mal.
- Viens, fichons le camp avant que cette horreur ou les humains ne nous retrouvent.
Le vampire à l’apparence plus proche des morts que des vivants renversa l’une des tables d’études. Parchemins et instruments ésotériques roulèrent au sol, souillés par les contenus de plusieurs flacons. Sa colère était plus que palpable et aucun de ses deux apprentis n’osait l’interrompre alors que plusieurs chauves-souris affolées déguerpissaient de la pièce.
- Nous étions si près, si près ! s’exclama-t-il. Comment ont-ils pu survivre ! Même les humains se sont ligués contre eux !
D’une vigueur surprenante pour son allure il attrapa en plein vol une chauve-souris affolée qui eu le malheur de passer trop près de lui. Ses doigts fins et décharnés dégoulinèrent de fluides lorsqu’il la pressa comme un citron, broyant le petit corps d’une poigne à ne pas sous-estimer.
Grimaçant, il examina quelque instant sa main poisseuse avant de se redresser. Sa colonne vertébrale protesta lorsqu’il se tourna vers la créature encore soumise à sa volonté, accroupie dans un coin de la pièce. Il sentait sa haine ronger les barreaux tatouées à même sa peau, mais ceux-ci tiendraient encore un bon moment. La solution était là.
- Si un n’était pas suffisant… Morisburg ! Siffla-t-il.
- Maitre, répondit-il aussitôt en s’avançant.
- Tu repars en chasse. Débrouille toi comme tu veux, manipule et tues qui tu voudras, mais ramène moi une dizaine de femmes le plus rapidement possible. Maintenant !
L’œil vif, il devina qu’il était inutile de discuter et s’inclina bas avant de tourner les talons sans perdre un instant.
La jeune femme le regarda partir sans dire un mot.
- Va me préparer deux autres squelettes, cracha-t-il sans la regarder. Qu’ils soient prêts au retour de Morisburg avec les filles.
Les yeux de la nécromancienne se plissèrent. Préparer le premier Sanguinaire lui avait pris plus d’une journée pour ciseler tous les liens spirituels… Mais elle garda le silence et s’apprêta à imiter son compagnon d’infortune quand le vampire ajouta :
- Ne me déçois plus Castille, où je prendrais un soin tout particulier à boire dans ton crâne.
Elle eut un léger sourire avant de disparaitre dans les couloirs poisseux. Continuant à grommeler Scleras se retourna vers le démon enchainé. Tant d’efforts, tant de manipulations et de recherches pour en arriver là…
Les coups répétés le tirèrent d’un sommeil déjà bien agité. Secouant la tête, John porta la main au pistolet posé sur sa table de chevet et alla ouvrir les volets sur lesquels on continuait de frapper. Prêt à passer une sérieuse soufflante à l’idiot qui tapait là, il se rappela soudain qu’il était au troisième étage de son bâtiment au mur lisses. Lorsqu’il mit en joue un hibou grand-duc, celui-ci ne fit qu’incliner la tête de côté en l’observant de ses grands yeux ronds, la lumière du jour longeant sa face dans l’ombre.
- Un… hiboux, maugréa-t-il en jetant un regard noir au rapace nocturne.
Il s’apprêta à repousser l’oiseau lorsque les prunelles de celui-ci devinrent soudain écarlate. Il bondit à l’intérieur et évita le projectile qui lui roussit toutefois le plumage.
L’animal se posa sur le rebord du lit, l’observant de ses yeux inhabituel et ne loucha pas lorsque le canon se posa entre ceux-ci. Il claqua du bec et une voix qui n’avait rien d’animal sorti de sa gorge.
- Nous devons parler, humain.
- Attendez une minute, réclama le prêtre dont le marteau posé sur ses genoux luisait faiblement. Si j’ai bien compris, vous prétendez être venu éliminer le responsable des disparitions dans cette ville.
- Plus ou moins, lui concéda l’animal ensorcelé dont la tête pivota sur son axe, posant son regard sur Brandit.
- Pourquoi devrions-nous vous croire ? Gronda le mage de feu d’un ton menaçant, assis bras croisés dans l’encablure de la fenêtre pour empêcher la créature de prendre la fuite.
- Parce que nous sommes le seul espoir des habitants de cette ville, répondit l’oiseau du tac au tac. A l’heure où nous parlons, l’un des deux apprentis du nécromancien est en train de capturer d’autres femmes à travers les rues. Il l’a déjà fait la veille. Le résultat était cette abomination contre-nature que vous avez pu voir.
- En ce moment ? Hoqueta Dave en cessant de noter tout ce qui se disait.
- Où ? s’écria Valent d’un ton pressant, l’officier militaire local, en bondissant de son coin de mur pour se pencher au-dessus de l’oiseau.
- Trop loin pour que vous puissiez quoi que ce soit pour elles, répondit calmement l’oiseau en levant la tête pour continuer à regarder son interlocuteur.
- Comment fait-il pour prendre aussi facilement ses victimes ? interrogea plutôt John d’un ton posé alors que le soldat faisait volte-face en poussant un cri d’impuissance.
- Ce n’est pas un nécromancien classique, même pour nous, expliqua l’oiseau avec gravité. Cet homme manipule des vents de magie qui n’ont rien à voir avec la non-vie.
- Et il n’est pas le seul apparemment, murmura Léon, le second apprenti du répurgateur vers qui l’oiseau se tourna en plissant les yeux.
- Cela expliquerait beaucoup de choses, notamment l’empreinte en forme d’étoile à huit branches sous la peau de l’autre femme, fit Dave en réfléchissant à toute allure.
- Mais à quoi ressemble ce type ? repris Valent. Nous devons bien pouvoir trouver à quoi il…
- Son apparence change à chaque fois qu’il apparait au soleil. Vous ne pourrez pas l’identifier, répliqua le hibou d’un ton désinvolte.
Valent grimaça, alors que Rechald venait lui tenir l’épaule, l’invitant à s’asseoir et laisser John poursuivre la conversation.
- Venons-en aux faits, vampire, déclara-t-il en se posant devant le rapace. Pourquoi nous contacter ?
- Parce que nous avons un objectif communs : vous souhaitez éradiquer le mal qui ronge cette ville, nous voulons la tête de celui qui en est à l’origine.
John hocha la tête, l’invitant à poursuivre.
- Vous avez vu l’aberration qu’ils sont parvenus à engendrer. Aucun d’entre vous n’est de taille à l’affronter et tout laisse penser qu’il y en aura un second à la nuit tombée.
Tristofan décroisa les bras en entendant ces paroles, tandis que toute couleurs quittaient les visages de Valent et Dave.
- Vous êtes bien présomptueux, déclara Brandit d’une voix grave.
- Réaliste, nuança l’oiseau. Le meilleur d’entre nous a ferraillé à travers toute la cité et…
L’oiseau eu un soubresaut, John fronçant les sourcils. D’un mouvement sec la tête de l’animal se tourna vers le prêtre et une nouvelle voix, plus agressive, sorti de son bec :
- Je suis celui qui a ferraillé avec cette saloperie. Je l’ai exécuté une bonne cinquantaine de fois mais rien n’est susceptible de la renvoyer au néant, pas même la décapitation. Combien de temps penses-tu que tu aurais tenus face à l’un des champions du dieu des crânes, rendus immortel dans notre monde par une sorcellerie qui allie démonologie et nécromancie ?
Le prêtre ne répondit rien, mais leva la tête. En silence il éprouva un instant un certain respect pour ce monstre.
- Comment pensez-vous en venir à bout dans ce cas ? repris John qui tentait de rester concentré et de calmer les deux camps.
- Le démon a fini par s’abreuver en sang, répondit le premier interlocuteur à travers l’oiseau. Vous savez qu’il s’agit d’un vecteur de sa puissance. Ils n’a donc pas une régénération illimitée. Si nous épuisons son énergie, il finira par retourner au néant. Mais si vous nous gênez à nouveau, nous ne pourrons pas éradiquer ce mal.
- Que proposez-vous dans ce cas ? interrogea Tristofan d’une voix cachant mal sa colère. Que nous vous laissions vous promener dans la ville sans…
- Pourquoi vous ai-je contacté ? Soupira l’oiseau d’une voix qui trahissait son irritation. La meilleure façon d’espérer que nous ne nous entre-tuerons pas en tentant de tuer cette saloperie et de combattre ensemble. Nous n’avons tué aucun villageois ici et vous avez aussitôt tenté de nous éliminer.
Le plumage de l’oiseau de gonfla comme il inspirait profondément.
- D’entre nous tous ceux qui méritent la mort ne sont peut-être pas les monstres, déclara-t-il d’une voix tremblante de colère.
Dave eu un hoquet, une lueur de peur animant ses prunelles. Sa réaction traduisit le malaise général qu’éprouvèrent les humains qui conversaient avec un rapace nocturne.
- Donc que proposez-vous ? Répéta calmement John, esquissant un léger sourire qui déconcerta ses compagnons.
- Nous nous occuperons des démons qu’il lâchera, déclara l’oiseau après un instant à le dévisager. Nous les attirerons en surface. Profitez-en pour trouver le repaire des nécromanciens et trancher le mal à la racine. Mais pour cela il faudrait faire évacuer au moins un quartier de la ville, où les démons pourraient se régénérer à loisir.
- C’est…
- Cela sera fait, coupa John avec un regard noir au mage de feu.
- L’ennemi de mon ennemi est mon ami, déclara Dave dont le visage s’éclaira.
- Pas vraiment, trancha le mort-vivant. Vous avez tués un de nos frères d’armes et de sang, le premier fils de Manesh’k dont j’ai transmis la parole. A la seconde où la tête du nécromancien roulera par terre, vous serez les prochains sur la liste, poursuivit-il d’un ton menaçant. Le mage, le prêtre et l’homme au chapeau paieront.
- Vous…
- Entendus, vampires, répondit John en interrompant une fois encore le mage de feu.
- Nous vous retrouverons une fois la nuit tombée, conclus Gilnash en rompant le lien qui l’unissait à l’oiseau.
- Leurs têtes sont à moi, grogna Harkon en serrant la garde de son épée.
- Je vous dis qu’il s’agit d’une embuscade, s’obstina Tristofan en s’agaçant. Ils nous ont clairement annoncés qu’ils nous écorcheraient à la première occasion !
John ne chercha pas à contredire ce point et resta tranquillement assis dos au mur de la rue mal éclairée. Lui-même avait entendu les paroles de l’oiseau. Néanmoins, leur comportement était inédit. De mémoire de répurgateur jamais un mort-vivant n’avait proposé son aide à un mortel. D’autres questions restaient également sans réponses. N’avaient-ils réellement rien à voir avec toutes ces disparitions ? Pourquoi avaient-ils combattus le Sanguinaire et qu’étaient les tatouages qu’il arborait ? Combien étaient-ils et quelles menaces planaient sur la ville ? Enfin, plus par curiosité que par nécessité, quelles étaient ces différentes castes de vampire et pourquoi s’affrontaient-ils ?
Un vrombissement venant d’haut-dessus vint interrompre ses pensées. Battant furieusement des ailes et piaillant de colère, une véritable nuée volante survola les toits. Chauve-souris, hiboux, chouettes, faucons, corbeaux… Une variété de bêtes volantes les dominait des airs.
- John…s’effraya Dave, le plus jeune de ses apprentis.
Tristofan embrasa ses deux poings en décochant un regard lourd de reproches au répurgateur alors que le marteau du prêtre s’éclairait progressivement.
- Restez calme, déclara simplement John en se relevant. Ils vérifient simplement que nous ne leurs avons pas tendus une embuscade.
Il ajusta calmement son chapeau sur son crâne et leva les yeux pour observer le ballet de ces créatures.
- Tristofan, commença-t-il, ressens-tu un trouble des vents ?
L’officier Valent fronça les sourcils sans comprendre, mais le mage répondit rapidement.
- Il y a bien une présence, difficile à percevoir, qui plane parmi ses oiseaux. Mais aucun sort ne les lie. Ils sont là de leur propre volonté.
- Intéressant…
Alors qu’ils fixaient tous intensément le nuage vrombissant, une ombre se laissa soudain tomber au beau milieu des humains. Le choc de sa réception sur les pavés fut parfaitement audible malgré le vacarme. Trois soldats dégainèrent leurs armes et le mage de feu tendis le bras, près à embraser l’intrus, mais John se plaça entre eux et le mort-vivant.
Le vampire en armure sombre se redressa lentement, observant avec intensité chacun des humains face à lui, ignorant ceux dans son dos. Il plongea son regard écarlate dans celui du répurgateur face à lui. Avec une grimace il cilla et pivota sur lui-même, scrutant les visages de chacun de ses alliés de circonstances.
- Vous êtes Manechke je présume, déclara John avec gravité.
- Manesh’k, rectifia un second mort-vivant en se réceptionnant à son tour avec bien plus de légèreté.
Ils étaient tellement concentrés sur le premier intrus qu’ils avaient cessés de scruter le tourbillon de volatiles. Le nouveau venu ne portait pas l’imposante armure de son compagnon mais une tenue ressemblant à du cuir ancien et ciselé, beaucoup plus léger que du métal.
- Et vous êtes notre interlocuteur, répondit John qui avait reconnu le timbre de voix du hibou.
Gilnash hocha la tête avant de jeter un regard à son frère d’armes qui resta impassible. Comme si leur folie commune s’était soudain dissipée, les créatures volantes s’envolèrent et disparurent progressivement dans la nuit.
- Combien êtes-vous ? Demanda Tristofan.
- Nous sommes trois, répondit Manesh’k dans un grognement.
Aussitôt la majorité des hommes leva la tête au toit pour voir que le dernier mort-vivant était resté perché dans les hauteurs. Il s’essuya les lèvres et avec un soupir résigné se laissa tomber à son tour.
- Plus vite nous aurons terminés cela, plus tôt je pourrais venger notre frère, gronda-t-il avec un regard insistant en direction du prêtre qui lui rendit sa grimace.
- La nuit va être longue, maugréa Manesh’k en levant les yeux au ciel sans lune.